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Hommage à Mme Schüle

Chère Madame Schüle,

Je vous écris cette lettre posthume pour pouvoir m’adresser à vous de manière presque confidentielle, tout en étant consciente que cet hommage sera lu loin à la ronde, tant était grande votre notoriété.

Mon premier contact « professionnel » avec vous a eu lieu lorsque vous avez accepté que je fasse un stage alors que vous étiez directrice des Musées cantonaux à Sion de 1979 à 1983. J’avais 18 ans et vous m’avez ouvert les dépôts du Musée et appris comment inventorier tous ces objets. Les inventaires réalisés sous votre direction ont permis l’essor d’une culture que vous ne vouliez pas seulement valaisanne, mais attentive à une culture populaire où le local avait sa place. En 1981, vous avez en effet fondé l’Association Valaisanne des Musées locaux (AVM) et aujourd’hui plus de 59 musées y ont leur place. A Lens, vous avez commencé à mettre en place le Musée du Grand Lens, créé le chemin du Patrimoine et contribué à sauver de nombreuses bâtisses en tant que membre de la sous-commission cantonale de protection du patrimoine bâti.

Née un 24 décembre 1921 à Paris, vous avez perdu votre père, banquier à Winterthour, âgée de 7 ans seulement et vous vous installez alors avec votre mère à Heiden (AR). Mais à 16 ans, vous la perdez à son tour. Orpheline, vous avez toujours dû vous battre. À la mobilisation de 1939, vous vous engagez dans le scoutisme et vous étudiez la médecine tout en travaillant pour les hôpitaux militaires. Vous renoncez à la médecine pour les langues romanes. Le professeur Walther von Wartburg va vous pousser à étudier l’arabe, le turc, le persan et l’ethnologie européenne à l’Université de Bâle.

Votre rencontre en 1952 avec Ernest Schüle, dialectologue réputé, vous a donné une sécurité émotionnelle et le plaisir de poursuivre vos recherches. L’année de votre mariage, 1953, vous achevez une thèse de doctorat sur le patois de Nendaz. Une communauté d’intérêts vous a conduite dans le Val d’Aoste et vous créez l’association des patoisants. En 1968, vous êtes la première ethnologue au service de l’État du Valais et vous parcourez le canton pour recenser les bâtiments d’alpage et d’autres biens culturels. Vous participez à de nombreuses commissions fédérales pour l’étude de la maison rurale et des voies historiques. Vos innombrables fiches, classées avec l’aide de vos quatre enfants et neuf petits-enfants, constituent en quelque sorte la mémoire vivante du Valais. Première femme présidente centrale de Patrimoine suisse (Heimatschutz), de 1976 à 1988, vous n’avez cessé de défendre le patrimoine. Vous avez livré votre dernière bataille pour la forêt et l’hôtel Rhodania construit par Markus Burgener en 1930, à côté de votre maison, à Crans. Condamné à être démoli pour faire place à une construction de Mario Botta, ce combat vous a mené jusqu’au Tribunal fédéral. Hospitalisée à Morges, vous avez peu à peu perdu conscience pour vous éteindre le 28 avril 2015. Pour tout ce que vous nous avez transmis, merci, Rose-Claire Schüle !

Sylvie Doriot Galofaro,
Crans-Montana, le 14 juin 2015

Historienne de l’art et membre du comité de
Patrimoine suisse, section VS romand

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Légende des photos.

Photo 1 : Rose-Claire Schüle à l’Hôtel Bella Lui lors du vernissage de la plaquette « Crans-Montana, une cité à la montagne », collection Découvrir le Patrimoine, le 24 septembre 2008.

Photo 2 : La maison de Mme Schüle, construite par Markus Burgener en 1944.